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Athabasca University

Les Écritures Migrantes: entre exotisme et éclectisme

par Fulvio Caccia

Les écritures migrantes font-elles rêver? Ou pour reprendre les termes de l’intitulé de ce colloque les écritures migrantes font-elles rêver... autrement? Pour y répondre, il convient de reparcourir le chemin qui conduit l’institution littéraire québécoise à les métaboliser ; de la sorte on pourra mieux observer sa part infléchie par l’idéologie – sous couvert de modernité – et celle qui lui demeure réfractaire. Et plus amplement la prétention de ce corpus, constitué d’une petite centaine d’oeuvres, à transcender ses particularismes pour tendre vers l’universel.

Vaste programme qui recoupe exactement les préoccupations des "petites littératures" par rapport aux "grandes" chères à Kafka. Ce binôme renvoie également à un autre réseau lexical qui oppose le centre et la périphérie, le mineur et le majeur (Deleuze et Guattari)... ou encore littératures historiquement dotées et donc plus autonomes par rapport aux littératures plus jeunes et donc plus dépendantes de la sphère du politique. Ces dernières notions inspirées d’un Bourdieu, permettront d’éclairer le fait littéraire comme processus d’accumulation du capital symbolique dont la langue est la clef de voûte. A cet effet, j'emprunterai à la fois une approche diachronique et synchronique. Car dresser une histoire de ces écritures m'est apparu aussi nécessaire que le besoin de les interpréter.

De la Réversibilité des Écritures Migrantes

En guise de liminaire, partons d’un constat qui saute aux yeux: le renversement. Cette reversibilité est caractéristique des périodes de transition et consiste à montrer ce qui était caché, à hypostasier ce qui était refusé. Or, c’est justement à partir d’un "refus" que l’expression " écritures migrantes" s'est affirmée. L'auteur haïtien Robert Berrouet-Oriol dans son article "Effet d’exil" – dont il emprunte le titre à Joël Des Rosiers – le donne d’entrée comme allant de soi." Troublant paradoxe, je cite, le quasi-silence de l’institution littéraire qui, depuis février 1986, n'a pas cru opportun d’accueillir la passionnante quête de Jean Jonassaint au coeur des écritures migrantes." Le ton est donné. Ce manifeste publié en décembre 1986 dans le dossier spécial du magazine Vive versa consacré à la culture politique au Québec, visait deux objectifs simultanément. D'abord reconnaître la contribution de l’auteur du pouvoir des mots, les maux du pouvoir ; ensuite reconnaître le roman haïtien en diaspora dont il traite. Robert Berrouet-Oriol ajoute que "l'enjeu culturel et politique" ne résidait pas seulement dans "la capacité du champs littéraire à accueillir les voix venues d’ailleurs mais surtout d’assumer à visière levée (c’est moi qui souligne) qu'elle est travaillée transversalement par des voix métisses." On ne saurait être plus clair.

Que la mise en orbite institutionnelle des "écritures migrantes" découle d’un livre d’entretiens portant justement sur la réception d’une littérature disséminée, n'est pas neutre. Elle illustre bien la volonté de cette mouvance de vouloir se situer tout à la fois l’intérieur des frontières nationales comme à l’extérieur. Cette stratégie de décentrement, cette position postulait donc un système de références susceptible d’internationaliser les particularismes, les rendant de ce fait immédiatement perceptibles à la communautés des lecteurs.

Cependant la rapidité avec laquelle ce "repositionnement" du champs littéraire a eu lieu laisse songeur. Se pourrait-il que l’institution littéraire – dont la fonction est justement de préserver la citadelle de l’identité – cède sans rien n'exiger en retour?

Une partie de la réponse se trouve dans le chapitre que Pierre Nepveu lui consacre dès 1988 dans son essai "Ecologie du réel," en faisant participer ces écritures de l’écologie même (du Québec) c'est-à-dire du "catastrophisme." "Catastrophisme," précise l’universitaire, non pas dans le sens de "désastreux" mais selon une acception topologique et énergétique: réel des intermittences, des mutations, des tensions destructrices et créatrices." Du coup les écritures migrantes obtiennent leur naturalisation et deviennent une catégorie à part entière de la littérature québécoise ou, devrait-on dire, post-québécoise.

De l’essai littéraire, elles migreront vers le manuel universitaire (Je pense entre autre à "Littérature du Québec," l’excellent essai préparé par Yannick Resch dans la collections universités francophones chez Edicef/Aupelf en 1994) puis vers les manuels de collège (Littérature québécoise publié par HMH en 1996) ceci sans parler de nombreux essais qui s'en réfèrent directement.

Aujourd’hui ce colloque nous donnera peut-être l’occasion de constater les véritables enjeux de cette "intégration." Il importe en effet de se demander si la "visière a été levée." Il a tout lieu de croire que non. La réception des écritures migrantes s’est faite certes, mais par glissements progressifs, sans remettre en cause le dispositif idéologique de base. Nous affirmons même qu’elles l’ont renforcé.

Les Écritures Migrantes dans la Monde

Mais avant de décrire les ressorts de ce dispositif idéologique, situons d’abord "les écritures migrantes" dans leur contexte mondial. Car ce mouvement n'est pas circonscrit à la seule Belle Province mais traverse tout l’Occident. Au milieu des années 80 en France, c’est l’éclosion de la beur génération et l’annexion du polar, genre mineur s'il en est, par les romanciers d’origine italienne (Tonino Benacquista, Jean-Claude Izzo...). Aux Etats-Unis l’affirmation de l’identité noire, relayée par les programmes Positive Action et les Cultural Studies, donnent lieu à une revalorisation des romans dits ethniques. Au Canada, la politique du multiculturalisme, dont les principes sont inscrites dans la Constitution de 1982 ainsi que les politiques de convergence de l’Etat québécois, auront les mêmes effets. Côté anglophone, les Neil Bissondath, Nino Ricci et autres Ontadjee contribueront ainsi à promouvoir ce courant labellisé aujourd’hui sous l’appellation très contrôlée de World literature. Mais c’est en métropole, en Grande-Bretagne, où cette littérature est doublement sanctionnée. D'abord par la remise du plus prestigieux des prix, le Booker prize à Salman Rusdhie en 81 pour Les Enfants de Minuit et la seconde fois huit ans plus tard par la celèbre fatwa qui condamnait ce même écrivain à mort suite à la publication des Versets sataniques.

Cet événement survenu, dans un contexte particulièrement fertile en bouleversements historiques (effondrement du mur de Berlin, fin des idéologies...), allait faire entrer de plein pied cette littérature dans le sphère du politique. Et inaugurer du coup la mondialisation de la littérature anticipée au Québec par les écritures migrantes. Pourquoi? Parce que cette condamnation pointe justement la dépendance que la représentation et à fortiori la littérature maintient depuis l’injonction herderienne avec la nation et plus généralement avec la sphère politique.

Les Littératures Nationales et le Postulat de Herder

Il convient ici d’en rappeler les grandes principes. Je m'appuierai sur l’analyse faite par Pascale Casanova dans son livre la République Mondiale des Lettres. Pour se démarquer du modèle universaliste français issu de la révolution, Herder publie en 1774 Une autre philosophie pour contribuer à l’éducation de l’humanité. Il pose comme postulat que chaque époque est singulière et que chaque culture doit être jugée à l’aulne de ses propres critères. Un an plus tôt, il signait avec Goethe et Moser de la manière et de l’art allemand où il faisait état de son admiration pour les chants populaires, les langues du terroir par rapport au classicisme cosmopolite mis de l’avant par la littérature française de cette époque. Avec Herder, la langue est le miroir du peuple, réservoir et contenu de la littérature" opposé en cela à la définition aristocratique alors dominante. De la sorte, c’est le peuple qui devient le dépositaire de la littérature et c’est à travers lui que l’on mesurera désormais sa grandeur. "Ainsi, note Pascale Casanova, toutes les "petites nations d’Europe et d’ailleurs pourront prétendre, elles aussi, du fait de leur ennoblissement par le peuple, à une existence indépendante, inséparablement politique et littéraire." La théorie de Herder, on le sait, eut une influence considérable sur tout le XIXe siècle et le premier tiers du XXe. Elle marqua grandement les Romantiques et concourut à la légitimation des littératures nationales slaves notamment en faisant équivaloir langue et nation.

Au Canada, il revient à François-Xavier Garneau de l’avoir formulé le premier, dans Histoire du Canada, originellement publié en 1845. Il comblait ainsi ce retard historique que soulignait lord Durham dans son fameux rapport. En définissant le Canadien Français "comme type," Garneau affirmait tout autant de la centralité du peuple dans le nouveau paradigme national, que la persistance de l’idéologie coloniale au Canada. Il le faisait non seulement pour sa communauté linguistique mais aussi, par extension, pour l’ensemble des communautés passées et futures de ce pays. "Rien ne prouve, disait-il, que les Français établis en Amérique aient perdu, au contraire tout démontre qu'ils ont conservé ce trait caractéristique de leurs pères, cette puissance énergique et insaisissable qui réside en eux-mêmes et qui échappe comme le génie, échappe à l’astuce de la politique comme au tranchant de l’épée. Il se conserve comme type, même lorsque tout semble annoncer sa destruction. "Cette acclimatation du postulat herderien par Garneau – même s'il n'est pas sûr qu'il l’ait lu dans le texte – légitimera plus tard les immigrants et leurs descendants à préserver le plus longtemps possible leur culture. Pourquoi? Parce qu' il fonde la Conservation, comme dispositif identitaire de la culture politique pour le Québec comme pour le reste du Canada.

Cette configuration conservatrice prend acte de l’échec de la Rébellion de 1837 en faisant le deuil du projet républicain qui était consubstantiel au projet d’indépendance nationale. C'est ainsi que le nationalisme, délestée de sa forme étatique républicaine, perd son aiguillon tout en servant de pierre de touche à l’idéologie de la survivance. Sa signification, au demeurant, n'est pas innocente. "Fait de survivre à quelqu'un ; privilège accordé par le roi au titulaire d’une charge non vénale pour désigner d’avance son successeur ou encore origine ou coutume qui continue d’exister après la disparition de ce qui l’avait suscitée." Les acceptions recueillies dans le Larousse renvoient à l’ancien Régime. C'est donc bien la permanence de cette culture de l’ancien Régime qui reconduit de façon lancinante la question nationale.

Ceux qui se sont opposés à cette idéologie ont été condamnés à l’ostracisme ou ont dû s'exiler. Le parcours de l’essayiste Arthur Buies durant la seconde moitié du XIXe siècle est exemplaire. Ce républicain, compagnon de route de Garibaldi, éduqué à Dublin et Paris, exercera toute sa vie une critique acerbe de sa culture natale. Exemple de son acuité, la définition qu'il propose en 1867, année charnière de la confédération du terme québécois." Ce qui est absolument français, dans la province de Québec, ce sont les traditions, le caractère, le type, l’individualité, la tournure d’esprit et une manière d’agir et d’exprimer qui propre aux vieux gaulois. Ce qu'il y a de moins français, c’est la langue." Mais celui qui aura pris la mesure de la subordination de cette littérature nationale en gestation avec les critères de réception métropolitains, c’est Octave Crémazie. Exilé à Paris, il aura ce jugement lucide et cruel, qui date aussi de 1867. "Je le répète: si nous parlions huron ou iroquois, les travaux de nos écrivains attireraient l’attention du vieux monde. Cette langue mâle et nerveuse, née dans les forêts d’Amérique, aurait cette poésie du cru qui fait les délices de l’étranger. On se pâmerait devant un roman ou un poème traduit de l’iroquois, tandis que l’on ne prend même pas la peine de lire un volume écrit en français par un colon de Québec ou de Montréal."

Chaque génération produit ces rares hommes de valeur, je pense aussi à Olivar Asselin, qui, seuls contre leurs pairs, ont eu le courage de défendre une autre conception de la politique axée sur la culture, la laïcité, l’éducation et le débat. Or cette modernité-là n'est possible que par l’exercice de la raison, la maîtrise du langage et l’interprétation critique de l’histoire, bref la constitution d’un champ littéraire et intellectuel indépendant du politique.

La Seconde guerre mondiale allait conférer une occasion inespérée à cette littérature d’unifier son champ. Une disposition réglementaire suspendant l’application du droit d’auteur vis-à-vis un pays belligérant, car la France alors était considérée comme "ennemie." Bien que l’on puisse interpréter ces mesures comme un pied de nez à l’ancienne puissance coloniale concurrente, autre débat, il n'en demeure pas moins qu'elles ont rendu possible la publication d’ouvrages d’auteurs canadiens-français aux côtés de jeunes écrivains autochtones (Yves Thériault, Anne Hébert, Roger Lemelin,), non sans quelque controverses il est vrai. Comme en fait foi le perspicace "La France et Nous" de Charbonneau. Un auteur, plus que tout autre, incarnera cette modernité: Saint-Denys Garneau. Personnaliste, collaborateur de la revue la Relève et de la Nouvelle Relève (1934-47), il laisse en effet entrevoir dans son oeuvre, mais surtout dans son journal, la nécessité de s'affranchir de l’ idéologie de la survivance qu'avait si bien verrouillée son aïeul, un siècle plus tôt. Son message ne fut pas entendu par ses contemporains. Ses cadets du groupe de l’Hexagone lui préféreront l’exotisme et la rhétorique plus apolitique d’un Alain Grandbois. Cet exotisme-là était au demeurant en phase avec les littératures post-coloniales en émergence durant l’après guerre qui prolongeait le postulat herderien. Mais la complexité des formes de dépendance auxquelles ces littératures sont confrontées, oblige les écrivains qui en sont issus à mener un double combat: contre l’emprise politique nationale d’une part et contre la domination politique internationale qui peut s'exercer notamment à travers les appareils éditoriaux.

Les Écritures Migrantes et la Périodisation

Dans cette perspective, la périodisation est la règle plutôt que l’exception. Les générations sont "thématisées," réduites au territoire qu'elles ont initialement explorées (les écrivains du pays, de la modernité, les écritures migrantes…) Cette opération bien que nécessaire n'est pas suffisante: tout se passe comme si en juxtaposant les mouvements littéraires, on réduisait leurs différents à des faits de génération. Aussi les débats qui s'y déroulent sortent rarement du microcosme littéraire et ont donc peu d’incidence politique. Voilà entre autre pourquoi la prépondérance de ce genre de classification dans l’appareil critique littéraire participe de l’idéologie.

Durant les années 60, sous l’impulsion de la contre-culture, l’idéologie de la conservation connaîtra de nouveaux avatars. C'est le triomphe de "la frontière" et du "paradis terrestre perdu." Déjà en acte dans le roman de Gabrielle Roy Alexandre Chenevert, sous forme ironique, elle traverse les clivages linguistiques et générationnels: on la retrouve au Canada anglais dans le "courant survivaliste." En quoi consiste cette variante? Et bien tout simplement dans la promotion de l’idée selon laquelle l’homme ou la femme qui quitte son état de nature, s'expose à perdre l’innocence de l’origine. Le consumérisme urbain va les corrompre en les exposant aux désarrois de l’errance et de la folie. Sous des dehors écologiques ou féministes, cette idéologie est en fait profondément réactionnaire. Elle postule l’immobilisme comme attitude, l’inceste comme secret. Et la culpabilité qui en découle comme régulateur social. La mémoire ici fonctionne non pas comme dispositif critique mais comme nostalgie. Une aubaine pour les fils d’immigrants qui peuvent à leur tour ressasser leur passé.

Ainsi l’écrivain migrant se voit logé à la même enseigne que son homologue québécois. J'ai déjà expliqué ailleurs les rapports que la culture politique au Canada continuait d’avoir avec le système monarchique. Sa traduction littéraire hypostasie l’allégorie des "Deux solitudes" pour mieux masquer ce qui les unit: le dogme fondateur de l’anti-républicanisme.

Les Écritures Migrantes et la Valeur

C'est justement cette emprise du passé qui rend la sortie du paradigme herderien si paradoxale. On croit avoir quitté la vielle idéologie, or voilà qu'elle est plus prégnante que jamais. Comme autre avènement, survenu trente années plus tôt et l’éclaire de manière singulière: la fin des accords de Bretton Woods en 1972 qui ont conduit à la non-convertabilité du dollar. Comme les monnaies aujourd’hui, les littératures flottent. Leur capital symbolique ainsi exposé, surtout avec le réseau des réseau, nous fait mieux comprendre la centralité de la littérature dans la création de la valeur.

Mais qu'est-ce que la valeur? Le Robert distingue quatre définitions: 1. ce en quoi un homme est digne d’estime. (C'est la dimension humaniste) 2. Le caractère mesurable d’un objet en tant que susceptible d’être échangé (c’est le rapport au désir et avec l’inconscient) 3. Caractère qui répond au normes idéales de son type et enfin 4. la mesure d’une grandeur variable. C'est la dimension économétrique, instrumentale. La valeur, on le voit bien, se trouve à l’intersection de deux processus apparemment contradictoires: subjectif d’un côté et objectif de l’autre; stable, instable. C'est pourquoi la valeur est au coeur de l’idéologie qui configure (comme on configure un ordinateur) le dispositif identitaire, lui assigne ses qualités tacitement reconnues justement parce qu'elles apparaissent évidentes aux yeux de tous, "objectives." Elles ont quitté la sphère du privé pour devenir publiques. Leur objectivation donne la mesure du stade d’idéologisation atteint. En corollaire on pourrait inférer que la véritable valeur réside dans la mobilité symbolique du langage, dans son désir. Quelle est la désiderabilité des écritures migrantes au Québec à l’aube de la déregulation mondialisée des littératures nationales? En d’autres termes, quelle est leur valeur d’échange par rapport à leur valeur d’usage, indexée au seul système national?

Les Écritures Migrantes et la Post Modernité

Pour y répondre, il convient de restituer le riche contexte "nominaliste" qui a incubé cette notion au Québec. A l’époque, l’émergence de nouveaux éditeurs de périodiques (Dérives, Vice Versa, Humanitas, la Parole métèque) et de littérature générale (Guernica, Nouvelle Optique, Triptyque...) allait en constituer le terreau idéal.

Ces "écritures" furent d’abord désignées comme "littérature de la différence" lors d’un colloque organisé par le magazine Vice versa à l’Université Concordia de Montréal en 1985. Pour le collectif de cette publication dont j'étais, cette littérature était la manifestation d’un nouveau paradigme dont elle marquait l’épiphanie: le paradigme transculturel. La transculture étant à cet égard une théorie du métissage qui avait le mérite d’être: primo. Autochtone – i.e. nord-américaine – puisque son promoteur, le cubain Fernando Ortiz, cherchait à ressaisir le quadruple héritage historique de la Cubanitad. Deuxio. Périphérique puisqu'elle échappait aux théorisations assimilationnistes de l’Ecole de Chicago des années 40. Tertio. Transgressive car elle permet de réaffirmer la charge révolutionnaire de la différence immigrante dans un triple mouvement hégélien qui allait de l’acculturation (on additionne une culture à une autre) à la déculturation (on perd et l’une et l’autre) pour tendre enfin vers une transculturation (on transforme l’une et l’autre).

Cette théorie du devenir qui renvoie à implicitement à la sphère du politique, jouxtait et une autre notion – le multiculturalisme – promu par l’Etat à son stade avancé qui en a fait le ressort essentiel de l’identité canadienne. Le philosophe Charles Taylor lui a conféré ses lettres de noblesse en le définissant comme une politique de la reconnaissance. En quoi consiste justement le multiculturalisme? Il consiste à reconnaître et à faire coexister dans un Etat démocratique "la valeur égale de différentes cultures, c'est-à-dire non seulement de les laisser survivre, mais encore de reconnaître leur mérite," en le gardant de ce fait dans leur état d’apesanteur originelle sans les soumettre, en apparence à la force de gravité du mainstreaiming. Pour le philosophe, le multiculturalisme serait une voie moyenne entre l’assimilationisme républicain de type jacobin et "l'enfermement volontaire à l’intérieur des critères ethnocentristes." L'interculturalisme lui, participe de la culture chrétienne et jésuite dans cette capacité de se mettre à la place de l’autre, en phase avec lui dans un rapport intersubjectif qui atténue les différences afin de les dépasser très catholiquement et très universellement. L'interculture a été défendue par des organisations catholiques au Québec comme le Centre Monchanin.

Enfin le métissage renvoie aux origines coloniales de l’Amérique. Il a deux significations. La première est profane: c’est celui du mélange que tout le monde connaît. Mélange des langues des cultures. La confusion des genres est son mode opératoire ; babel son emblème, l’indifférenciation son horizon. On voit l’usage qu'en tire un Benetton et par devers lui le post-capitalisme fin de siècle tout entier. En médiatisant le métissage, en le théâtralisant, Oliviero Toscani annule dans ses photos de mode sa charge transgressive et en fait une autre posture de l’exotisme. Un signe supplémentaire s'il en est de l’intensité de la guerre économique actuelle pour récupérer à son profit les signes de l’identité.

La seconde acception est sacrée et renvoie au mythe: celui de la Mêtis, la ruse de l’intelligence, la Prudence, qui fut la première femme de Zeus. Celui-ci l’avala parce qu'elle menaçait par l’enfant qu'elle portait en son sein le pouvoir divin. Ce métissage-là es constitutif de l’individu dans sa volonté de pouvoir et donc dans sa détermination comme homme libre et souverain capable de se constituer en tant que "sujet" au sens freudien du terme. C'est pourquoi ce métissage-là participe plutôt de l’éclectisme qui, par son étymologie grecque désigne "le choix." Or choisir, c’est élire, séparer: le contraire de la confusion.

Mais aussi originales qu'elles puissent être toutes ses notions sont indexées peu ou prou à une "valeur" de référence: la post-modernité.

Lorsque Jean-François Lyotard écrivait la condition post-moderne suite à une requête du Conseil des universités du Québec, il ne se doutait pas le succès de cette expression qui, plus est, annonçait la fin des frontières disciplinaires et la contamination des savoirs. Le post-modernisme serait justement l’ensemble des discours qui préconisent la sortie de l’horizon de la finalité et supposerait donc que l’ensemble de l’histoire littéraire puisse être ressaisie, "recapitalisée" dans un non lieu qui n'est déjà plus celui de l’utopie mais celui déjà visible du pouvoir. Un pouvoir du pouvoir.

Le succès des écritures migrantes tient sans doute à cette évocation presqu'aristotélicienne et à la référence explicite à la littérature. Référence au demeurant opportune qui nous permet de revisiter le sens originel d’écritures et de montrer le rapport qu'elles entretiennent avec la réthorique et ce faisant, avec la catégorie de l’éclectisme.

Du Plurilinguisme des Écritures

La "scriptura" latine qui désigne la représentation de la parole et de la pensée par des signes, est plurinlingistique par essence. Car le signe ne s'identifie pas à un signe verbal et encore moins s'assimile à une copie de la réalité. A l’origine, il y a donc une opposition fondamentale entre la parole, qui est l’exploitation par les membres d’une communauté d’un système de signes vocaux dont cette communauté est l’auteur et l’image qui n'exige pas la co-présence d’un émetteur et d’un récepteur mais d’un observateur.

Le reflet de cette opposition se retrouve dans l’antagonisme qui opposa, dès le Ve siècle avant J-C, la réthorique à la philosophie naissante. On connaît le débat moral où Socrate réfuta en bloc la réthorique soupçonnée non seulement d’être "être partout et de nulle part" mais également de flatter les opinions reçues au lieu de servir la vérité. Pour Socrate, les mots sont de purs reflets des choses et ne possèdent pas de lois propres qu’il serait loisible de connaître. Bref ils doivent être utilitaires, en servant soit la réalité des pratiques et des techniques soit l’articulation des Idées et du savoir. Gorgias affirme au contraire que les mots sont eux seuls et donc en dehors de toute choses sources de certitude. "Les mots sont séparés de la réalités et créent leur propre vérités." Ils s’auto-référencent.

Cette quête de la logique propre au langage écrit va inaugurer la modernité politique. Car elle instaure la souveraineté de l’individu, et ce faisant de l’Etat, comme instance extérieure, étrangère à la Cité. N’est-ce pas là les prémisses d’une "réthorique morale?" Socrate le conçoit bien mais lorsqu'il doit en énoncer les fondements: il se contente de recommander la pratique des sciences (connaître la nature des choses), bref de renvoyer le langage à sa dimension utilitaire.

L'exil

Devant "l'ami de la sagesse," drapé dans sa légitimité morale, le "faiseur de discours," le poète, versé dans l’art d’ordonner les images, n'a plus sa place dans la Cité. Le poète est chassé de la République parce que sa "Poesis" peut séduire et donc détourner la multitude du bien. Ainsi commence un long exil à travers l’Europe et l’Afrique du nord qui voit la réthorique fleurir sous diverses variantes. D'abord à Rome au IIe siècle en tant que "réthorique spéculative." "La philosophie n'est que rouille sur le glaive, proclame Fronton, maître de Marc-Aurèle… Combats avec le langage dont il te faut dérouiller jour après jour la lame pour la faire resplendir" Ce ton martial deviendra plus mystique au Moyen-Age par la voix de Dante Alighieri auquel il revient de réintroduire la réthorique dans ce qu'elle a de "barbare," c'est-à-dire d’étranger, au coeur des nouvelles langues vulgaires qui se déploient à la faveur des Communes et des nouveaux royaumes. Cependant pour recueillir le meilleur des langues italiques, attitude éclectique s'il en est, Dante n'adapte pas "le parler vulgaire" mais bien l’inscrit au coeur de la lettre soit dans la matérialité de l’écrit. "L'illustre vulgaire, c’est la langue écrite. Plus exactement l’illustre vulgaire c’est ce qui de l’écrit n'est pas traduisible dans la langue du commun. Il s'agit de la captation d'un au-delà de la langue." D'où cette violence dantesque, que d’aucuns qualifieront de "plurilinguisme," à laquelle ce sont frottés ses traducteurs français depuis Rivarol.

Ni langue nationale, ni langue universelle, la démarche singulière de Dante est au demeurent en phase avec sa position politique de guelfe blanc: soit qu'il ne prenait parti, ni pour le pape, ni pour l’empereur. Son attitude est éclectique de façon exemplaire. Car elle fonde le style en ce qu'il a de singulier et de collectif, de neutre, en relevant la nature commune des hommes. C'est là où technique et langage font médiation entre les particularismes ethniques des individus et l’universalisme des religions chrétiennes.

Eclectisme et Politique

Eclectisme (attitude), réthorique (technique), style (expression) scandent en effet autant de niveaux vers l’expression de l’individuation et de l’identité par le langage. Ils forment de ce fait le sous-bassement linguistique de l’identité dont seul le style demeurera l’élement visible (comme la pointe du iceberg). Mais ce trinôme resterait insignifiant s'il ne correspondait pas à un autre trinôme dans la sphère du politique: à savoir la souveraineté, la légitimité, la territorialité. L'articulation entre ces deux niveaux, entre ces deux triangles inversés, c’est bel et bien l’écriture: Et que dit-elle sinon l’impossibilité de représenter la totalité du réel et donc de le gouverner. On voit bien là se dessiner la tâche de l’écrivain qui, par le choix effectué sur ce matériau, circonscrit les limites du politique, lui donne une éthique tout en lui conférant son unité par son style singulier.

L’éclectisme se révèle donc non seulement une rhétorique qui préside aux fondations des langues nationales en captant ce plurilinguisme qui leur est sous-jacent mais une pragmatique politique telle qu'elle se dégage à partir du XVIe siècle grâce à l’impulsion d’un Machiavel notamment et qui sera portée par tout le courant contractualiste (Hobbes, Kant, Locke, Rousseau), opposé aux essentialistes c’est à dire aux idéalistes (Platon, Hegel, Marx) et ce jusqu'aux portes de notre siècle.

De L'Exception Française

Au royaume de France en voie de centralisation, c’est également l’éclectisme de l’école de Lyon qui permet aux poètes de la Pléiade de s'affranchir du latin. La defense et illustration de la langue française constitue sans doute le triomphe de l’éclectisme français à travers l’affirmation de la langue vulgaire écrite.

Le cas français est exemplaire à cet égard. Car contrairement au vulgaire toscan, le français, lui, jouit de l’appui du Monarque soucieux de confirmer ainsi sa propre souveraineté par rapport aux tentations hégémoniques du saint Empire qui restent encore très prégnantes. Ce concours de circonstance à nul autre pareil, c’est le Kairos français. C'est-à-dire la capacité de faire correspondre un savoir avec une volonté politique. Du coup s'enclenche dès lors le premier processus de capitalisation symbolique d’un vernaculaire dans un espace symbolique alors dominé par le latin. Conséquence: Paris détiendra très rapidement une position centale dans le réseau des capitales intellectuelles du monde. Cette réputation ne se démord pas encore aujourd’hui. L'ordonnance de Villiers Côtrets légitimise et renforce le manifeste de Joachin Du Bellay.

Bien qu'antérieur et pouvant s'adosser à des œuvres d’exception (Dante, Boccace ou Pétrarque,), le vulgaire toscan ne parviendra pas à s'affranchir suffisamment tôt de la toute puissance du latin voulue par le Vatican. C'est là tout le drame de l’italien et de l’Italie et de ses atermoiements vis-à-vis l’Etat-nation.

Mais revenons en France. Nos sommes au début du XVII. L'éclectisme touche à sa fin. Car il n'est pas de bon aloi que l’ abondance d’italianismes marquât déjà de leur étrangeté native et méridionale, une langue en voie de nationalisation. Malherbe (1556-1628) tombe à point nommé. En s'opposant non sans raison à la poésie savante des continuateurs de la Pléiade, Malherbe purgeait le lexique de ses doublons latins et le dote de ce "bon goût" classique dont il ne se départira jamais quoiqu'on dise de l’effet Céline La philosophie de Descartes fit le reste. Ainsi le XVIIe siècle régla ses compte avec ce XVIe. La France s'arrima solidement au Nord en matière d’esthétique et de philosophie et à la transparence du langage énoncé par l’idéal socratique. Le processus d’unification du champs littéraire allait bon train. Il durera un bon siècle.

Du Bon Usage de la Révolution

Car c’est dans la langue même qu'il faut conjurer le pluralisme, le dieu barbare, qui lui est consubstantiel, c’est à dire l’altérité dans le processus même de la représentation. D'où la nécessité de l’esthétiser.

La définition des écritures migrantes que propose à cet égard un Pierre Nepveu dans ces notes infrapaginales dans l’Ecologie est édifiante en ce sens. "Ecriture migrante de préférence à 'immigrante' ce dernier terme me paraissait un peu trop restrictif mettant l’accent sur l’expérience et la réalité même de l’immigration, de l’arrivée au pays et de sa difficile habitation (ce que de nombreux textes racontent ou évoquent effectivement), alors que migrante insiste davantage sur le mouvement, la dérive, les croisements multiples que suscite l’expérience de l’exil ' Immigrante' est un mot à teneur socio-culturelle, alors que 'migrante' a l’avantage de pointer déjà vers une pratique esthétique, dimension évidemment fondamentale pour la littérature actuelle." Le mérite de cette définition, on l’aura constaté, est d’éclairer l’opposition fondamentale entre exil / immigration.

Le premier terme renvoyant à une littérature aristocratique de l’élu, le second aux formes plus populaires, à l’autobiographisme ; le premier visant l’universalité d’une catégorie esthétique enfin affranchie de son inertie atavique, le second visant le différentialisme tout empreint de populisme. Mais l’équivalence qu'il suppose entre exil et immigration est une erreur.

L’immigration n'est pas l’exil. Il n'a ni sa longue sédimentation. Ni son rapport au temps. Seule garante d’une véritable esthétique. Historiquement l’exil a deux acceptions: individuelle et collective. De ce dernier point de vue, il participe de l’empire, de la formation des Empires. Il est donc historiquement lié à une défaite et à une soumission qui prédispose au refus et donc à la rébellion et au départ. (A cet égard on pourrait considérer les littératures post-coloniales comme une catégorie de l’exil). Au niveau individuel, l’exil concerne surtout une personne adulte qui arrive "tout armé" dans le pays d’accueil: c'est-à-dire la maîtrise achevé de sa langue et de sa culture. La posture de l’exil renvoie au retour au pays natal devenu imaginaire ou fantasmé, comme l’exemplifie la condition juive. La stratégie d’intégration dans ce cas reste différentialiste collectivement ou horizontale individuellement car il s'agit de se réinsérer dans des fonction analogues à celles que l’on a quitté dans son pays d’origine. Pour un intellectuel donc, il s'agira de redevenir professeur, journaliste, éditeur, cinéaste...

Au contraire l’immigration est un phénomène de masse qui participe de la dissémination induite par le premier capitalisme ; il est irréductible à toute esthétisation. Il n'a pas de passé au sens strict car il est directement branché sur le système de production. Sa stratégie est verticale car elle touche la mobilité sociale.

Verticalité de l’un, horizontalité de l’autre. Cette distinction est capitale pour comprendre la double ramification des écritures migrantes et de leur auteurs. Les premiers sont acculturés (ils maîtrisent deux langues) et peuvent donc puiser directement dans le riche héritage des deux cultures adossées de surcroît à la très vieille tradition de l’exil. Ils sont donc mieux dotés ; les seconds sont déculturés et ne peuvent s'appuyer que sur le propre expérience pour amorcer ce processus de capitalisation symbolique. D'où cette dissymétrie qui se vérifie autant dans le traitement que dans la thématique de leurs oeuvres. Traitement plus joycien, plus déconstruit pour les uns ; formes plus traditionnelles, plus naturalistes pour les autres. Cette inégalité devant le matériau littéraire recoupe l’état de la culture politique du pays-hôte.

De L'Exotisme

La situation se complique lorsque la littérature du pays­hôte est ­elle même assujettie à un système de réception imposé par la métropole culturelle dont elle est un satellite. C'est notamment le cas pour la littérature québécoise qui juge ces écritures migrantes à l’aulne avec laquelle elle est elle-même jugée: l’exotisme. Inutile ici d’évoquer les nombreux récits de voyages (dont le fameux "Mondus Novus" de Vespucci) le mythe du "Bon sauvage" et celui de l’Utopie, Lahontan, Chateaubriand, Bernardin de St-Pierre dont les contributions nourrirent à profusion cette "esthétique du divers" (Segalen). L'exotisme, serait selon Todorov, un "relativisme" culturel "symétriquement opposé au nationalisme." Il en constitue la face caché tel le double visage de Janus.

Comment fonctionne-t-il En positivant l’autre, le barbare irréductible, en transformant ses vices d’élocution en vertus. Cette catégorie permettait ainsi de nommer le barbare en le neutralisant. Bref en le tenant à distance.

Voilà pourquoi l’exotisme en littérature monte en puissance dès le tournant du XVIIIe siècle avec la vague de récits de voyage mais s'affirmera en tant qu'esthétique surtout chez les Romantiques.

Par un prévisible jeu de balancier, l’exotisme sert à l’ancienne métropole à apprécier la production littéraire non-hexagonale durant la seconde moitié du XXe siècle. Il tient lieu de marqueur d’altérité non seulement dans la thématique mais dans le choix lexical. Sa fonction est de maintenir hors des murs symboliques de la Cité, l’autre, le barbare afin qu'il ne saccage pas le bel ordonnancement cartésien du français de sa langue impure souillée de particularismes. Les "barbares francophones" introjecteront ce diktat et s'y conformeront pour tenter d’être reconnu par la France. Mieux, comme on l’a vu, ils l’appliqueront aux écritures migrantes en ne relatant d’elles que les œuvres qui leur sont familières dans leurs différences.

Le travail romanesque d’un Sergio Kokis par exemple est symptomatique de ce familiarisme, qui du Pavillon des miroirs à Un sourire blindé, travaille l’imaginaire migrant. Or ce naturalisme est symétrique à "l'effet de réel" que l’on retrouve dans nombres d’oeuvres québécoises dont le succès de librairie deviennent les marqueurs du champs littéraire et de sa tutelle politique.

C'est là toute l’ambivalence des relations entre la littérature française et les autres littératures de la francophonie, de la littérature du Québec avec les écritures migrantes. A la première, les vertus de l’universalisme rayonnant, aux secondes les vices d’une francité différentialiste et minoritaire. On reconnaît là le syndrome de la "grenouille et du bœuf" qui s'accentue dès lors que le "centre" conserve intactes ses réflexes à coopter les éléments jugés les meilleurs de la dite "périphérie."

Comment se fait cette cooptation? Elle s'effectue de deux manières. Ou bien en se conformant (ou en confortant) au/le modèle dominant. C’est la voie d’un Hector Bianciotti ou d’un Andrei Makine. Ou bien en s'en écartant. On a reconnu là le parti-pris d’un Patrick Chamoiseau ou d’un Réjean Ducharme. Entre les deux, point de salut. Et c’est bien là le drame du minoritaire francophone et par conséquent des écritures migrantes aujourd’hui aux prises avec la mondialisation croissante des expressions différentialistes. La voie médiane de l’éclectisme, reste encore aujourd’hui impraticable. Pourquoi? Parce que l’éclectisme est considérée comme une faiblesse et donc comme une sous-catégorie de l’écart radical: l’exotisme.

Le Roman, Genre Éclectique Majeur

Le genre où se focalise ces enjeux, c’est le roman. Genre éclectique par excellence. Triomphant au XIXe siècle, il concentrait l’essentiel de la lutte politique autour de la Narration en tant structuration et mise en scène du grand récit collectif. Sa structure narrative fondatrice ne pouvait qu'influencer le cinéma au XXe siècle. Aujourd’hui encore on retrouve inchangé sa modélisation dans des oeuvres multimédia telles "Myst " ou "Raven." C'est dire le caractère fondateur, c’est à dire éclectique des modélisations qu'il met en jeu. Ses difficultés constitutives, son développement tardif résultent justement dans l’artifice propre au langage, dans la reconnaissance des lois fondatrices de la représentation. Sa réussite implique un détachement souverain, une autonomisation par rapport à la sphère du politique qui reste problématique pour les sociétés minoritaires.

Au Québec deux auteurs ont incarné ces trente dernières années ces deux voies opposés: Réjean Ducharme et Hubert Aquin. Le triomphe du premier sur le second nous invite à reparcourir sa trajectoire pour éclairer par diffraction la position et la thématique des écrivains "allophones".

Bien que surnommé le "Céline québécois," Ducharme se situe aux antipodes du romancier de Au bout de la nuit. A l’opposé de ce dernier qui se sert de la langue parlée pour encanailler la langue écrite, Ducharme encapsule la sienne dans une structure syntaxique cristalline. Et la fait imploser. Le procédé utilisé consiste à mettre la langue sous tension. Le linguiste Vidal Sephila qualifie d’intensif "tout outil linguistique qui permet de tendre vers les limites d’une notion ou de la dépasser." Résultat: cette étrange musique ducharmienne qui s'apparente à Joyce et soumet les personnages à l’arbitraire d’une volonté qui les dépasse. Comme un vertige. Comme un destin. Car à cette implosion formelle, correspond évidemment la thématique de l’enfance. Les couple adolescents ou marginaux prolifèrent. Les Bérénice et Christian, Mille Milles et Chateaugué, André ou Nicole Ferron, Vincent et Fériée Falardeau ne souhaitent qu'une chose: tisser les fils vierges d’une communauté élective, à mi-chemin entre celle de Goethe et Blanchot scandé par le "petit temps" cher à Paul Valéry dont la fulgurence régit les influences, les désirs, les attractions, les sentiments, les émotions qu'aucune loi ne viendra sanctionner. Voilà pourquoi, contrairement à un Le Clézio, il ne saurait y avoir là de résolution proprement romanesque "d’apprentissage." Pour l’auteur du "L’Avalée des Avalés" l’enfance n'est pas une transition, un passage vers l’âge adulte mais un idéal.

On voit en revanche comment la problématique du couple fraternel interpelle l’imaginaire de l’écrivain immigrant tenté lui aussi d’occulter la blessure des origines. Avers et revers d’une même réalité. La tentation est grande d’en jouir. Comment? En fixant le désir sur la douleur pour l’empêcher de se reversibiliser. Ainsi la singularité individuelle devient collective. Le dispositif incestueux est d’autant plus efficace qu'il est familier à tout un chacun.

On a beaucoup glosé sur la récurrence de cette thématique incestueuses sans pour autant parvenir à la dénouer. (Au milieu des années 80 toute une production romanesque avait réussi à cerner la névralgique question du père, c’est à dire de l’autorité et de la loi mais on est resté au milieu du gué.)

Or cette fascination du même comporte aussi son revers. Et pas des moindres: l’impossibilité d’inscrire la langue littéraire dans le registre du symbolique rendant du coup celle-ci inopérant sur le plan politique. (Rappelons-le l’écrivain et le politicien et l’écrivain partagent le même matériau: la langue.) Que ce travail très moderne sur la dissolution du signifiant, sur la mise en crise lancinante des niveaux de langue n'ait pas de contrepartie et soit ramenée de la périphérie vers le centre pour l’occuper tout entier – comme c’est le cas – nous donne la mesure de l’allégorisation de la langue et de son inéluctable corollaire: l’incapacité de fonder un authentique état souverain.

L’écrivain de sensibilité immigrante se trouve également confronté à ce cas de figure mais sans la dramatisation politique et ses cruelles échéances. C’est pourquoi la route choisie par Aquin est peut-être la plus intéressante. Toutefois l’écrivain immigrant ne peut évoquer la langue dessaisie puisqu’il n'a pas vécu objectivement la colonisation. Sa situation à lui se trouve aux antipodes de celle du colonisé dont Albert Memmi a démonté le mécanisme dans son ouvrage clé Portrait du colonisé. Pour éviter ce piège différentialiste, l’écrivain immigrant doit aller au-delà de cette déculturation causée par le choc migratoire. Le naturalisme ou l’autobiographisme dont il use et abuse, ne peut en aucun cas permettre sa résolution. Bien au contraire. Sa tâche sera de "recoller" par l’ironie – et non la dérision – le Récit de la "partition de l’origine" (Sibony.) Car l’enjeu ici est d’éviter l’allégorisation de la langue auquel conduit toute minorisation. Les idéologies d’ailleurs n’ont pas d’autres buts. Aujourd’hui la majorité des écrivains immigrants comme leurs collègues québécois ont succombé au piège auquel ils avaient pensé s’arracher: la communauté.

Pire, la catégorie des" écritures migrantes" est désormais revendiquée par les principaux intéressés pour pérenniser une démarche qui aurait du rester temporaire.10

Alors, pour reprendre la question du début: les écritures migrantes font-elles rêver autrement? Rien n’est moins sûr.

Notes

1. Sur cette question essentielle, il convient de lire, l’article remarquable de Robert Richard in Le Trait Paris no 1, Printemps 1998 intitulé L’Europe ou le dieu barbare. L'auteur explique les enjeux de cette lutte. Coexistaient dans le mouvement rhétorique diverses tendances l’une proto-libérale était incarné par Calliclès. Celui-ci revendiquait la force qui fait le droit ; l’autre d’inspiration contractualiste est représenté par Lycophron, un autre disciple de Gorgias, absent des dialogues et qui défend l’égalité entre tous les hommes. En focalisant son attention sur la première option, Platon tronque délibéralement les arguments de Gorgias et réduit la pluralisme rhétorique à la seule technique de persuasion et de manipulation dénuée de morale que Socrate se fait fort de dénoncer.

2. Pour ce débat sur cette notion de "rhétorique morale," je me réfère aux observations de Todorov qui a abordé cette question sous l’angle de ma manipulation dans Les Morales de l’Histoire Grasset, Paris, Grasset, 1991 p.197

3. Cité par Pascal Quignard in Réthorique spéculative, Paris, Calman-Lévy p.13 Quignard ajoutera ceci page 21 "Pour cette tradition de lettrés persécutés et marginaux, la littera est l’organe, propre à l’étant homme, à l’intérieur de l’étant monde, autre chose que de la particularité et de la psychologie de ces étants qui ne résultent que de la division des litterae qui règnent sur eux et les distinguent. Le consommateur, le philosophe… ne travaillent que sur du langage sacrifié que sur du post-mythique que sur du logos prédécoupé."

4. Robert Richard Op. cit. Page 61

5. "… Rien ne lui paraît méprisable, et la langue française chaste et timorée s'effarouche à chaque pas. "Cité par Jacquline Risset in Introduction de L'Enfer, Paris Flammarion 1985 p. 19. Et la traductrice de continuer. Le "plurilinguisme de Dante qui inclut – surtout pour l’enfer le "bas" et le "dégoûtant" est sans aucun doute profondément étranger à la tradition française où Rabelais reste isolé et qui s'est constitué historiquement comme essentiellement "haute" et homogène.

6. Un changement néanmoins semble vouloir s'opérer avec l’arrivée en force d’une nouvelle génération de romanciers qui malmène la langue littéraire, la vulgarise au sens propre et figuré. La violente polémique qui a accompagné la parution des "Particules élémentaires" de Michel Houellebecq ne serait pas étrangère à cette mise à sac du "style" en dépit des considérations éthiques qu'elle recoupe.

7. Cité par Pierre Rosanvallon, Le peuple introuvable, Paris, Gallimard, 1998 P. 39

8. Op. cit P.37

9. Tzvetan Todorov, Nous et les autres, Paris, Seuil, 1989, P.297

10. C'est tout le sens de la réflexion que je proposais dans le cadre d’une analyse du roman francophone de l’immigration en Amérique du nord et en Europe: une perspective transculturelle in Métamorphose d’une utopie, Presse de la Sorbone Nouvelle. Paris, 1992

Updated February 12 2015 by Student & Academic Services

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